Comment capturer ce que les mains savent faire, mais que les mots peinent à dire ?
Comment les outils numériques peuvent-ils devenir des alliés de la transmission des savoir-faire artisanaux, sans trahir la complexité et la profondeur du geste ?
Dans le cadre du cycle 2025–2026 de la démarche Devenir des Métiers, les Compagnons du Devoir organisaient un webinaire consacré à la transmission et à la pérennité des savoir-faire rares à l'heure numérique.
Invitée de cette séance, Charlotte Rossi, professeure de maroquinerie-ganterie au lycée du Dauphiné à Romans-sur-Isère et co-animatrice de la plateforme technologique du cuir 3C Innove, a présenté son expérience dans le cadre du projet Ressources (un projet sur cinq ans visant à constituer une bibliothèque de gestes et de savoir-faire par métier, en lien avec l'École des Mines de Paris).
À travers ce retour d'expérience, elle a montré comment la captation immersive du geste, croisée avec la pédagogie de la vidéo élicitée, ouvre des perspectives inédites pour préserver des savoir-faire menacés de disparition et renouveler les pratiques de formation en atelier.
Quelques questions abordées :
1/ Pourquoi la captation du geste est-elle devenue urgente pour certains métiers artisanaux ?
L'intervenante a rappelé que des savoir-faire précis, comme le piqué anglais en ganterie, ont disparu ou sont en voie de disparition faute de transmission formalisée. Des entreprises comme Causse Ganterie, propriété de Chanel, ne trouvent plus de personnes capables de réaliser certaines coutures pourtant indispensables à leurs collections.
Face à cette réalité, constituer une bibliothèque de gestes n'est pas un exercice muséal mais une réponse à un besoin économique et culturel urgent.
2/ Comment se déroule une captation immersive de geste avec une combinaison sensorielle ?
L'intervenante a décrit le protocole mis en œuvre par l'équipe de l'École des Mines lors de la captation du montage du gant : découpage théorique préalable, mesures biométriques, puis captation immersive avec une combinaison truffée de capteurs, des caméras frontales et de profil, une caméra égocentrée et une captation sonore.
Elle a souligné les limites actuelles du dispositif (en particulier l'impossibilité de capter la pression et l'intensité du geste) et la fatigue physique et cognitive que représente la répétition du geste des dizaines de fois en une seule journée.
3/ Qu'est-ce que la vidéo élicitée et en quoi change-t-elle la pédagogie du geste ?
L'intervenante a distingué la simple vidéo de démonstration de la vidéo élicitée, dans laquelle le praticien verbalise en temps réel ses intentions, ses perceptions, les sons qui guident ses gestes et les raisons de chaque mouvement.
S'appuyant sur des travaux en sciences cognitives, elle a montré que cette approche améliore significativement l'apprentissage moteur, notamment en offrant à chaque apprenant la vue exacte du maître artisan et en permettant une analyse du geste erroné comme contre-exemple pédagogique.
Elle a illustré ce propos par l'anecdote du rôti de la grand-mère : des savoir-faire se transmettent de génération en génération sans que personne ne sache plus pourquoi on fait les choses.
4/ Quels sont les enjeux de gouvernance et d'accès à cette future bibliothèque de gestes ?
La constitution d'une telle bibliothèque soulève des questions complexes de neutralité, de terminologie (deux régions gantières peuvent nommer différemment le même geste) et de protection des savoir-faire. L'intervenante a évoqué le risque que des savoir-faire captés et accessibles en ligne puissent être appropriés par des acteurs étrangers ou par des marques.
Le projet Ressources travaille, avec le Campus des Métiers et l'École Duperré, à concevoir un système de classification intuitif, évolutif et suffisamment sécurisé pour que les praticiens acceptent de contribuer.
En conclusion, ce webinaire a mis en évidence que la transmission des savoir-faire rares ne peut plus reposer uniquement sur le compagnonnage informel ou la démonstration en atelier.
Les outils numériques (captation immersive, vidéo élicitée, intelligence artificielle) offrent de nouvelles voies, à condition d'être mis au service d'une pédagogie réfléchie et d'une gouvernance respectueuse des praticiens qui acceptent de rendre leurs gestes visibles.



Pour laisser un commentaire, veuillez vous connecter ou vous inscrire.
S’inscrireSe connecter