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Réemploi et économie circulaire: 2 vitesses, 2 trajectoires

Réemploi et économie circulaire: 2 vitesses, 2 trajectoires

J
par Josselin Clément - Publié Il y a 5 heures
Réemploi et économie circulaire: 2 vitesses, 2 trajectoires

L'économie circulaire n'avance pas au même rythme selon les secteurs. Entre l'industrie et le bâtiment, l'écart est frappant — et il révèle surtout des logiques opposées face à la réglementation.


Le bâtiment : un cadre qui freine plus qu'il n'accélère

Premier producteur de déchets en France avec près de 42 millions de tonnes par an, le secteur du bâtiment dispose pourtant d'un gisement considérable de matériaux réemployables (béton, briques, tuiles, menuiseries). Mais les chiffres parlent d'eux-mêmes : sur 182 millions de tonnes de matériaux mis sur le marché en 2024, seules 29,3 kilotonnes ont fait l'objet d'un réemploi, soit moins de 0,3 % des tonnages collectés.


Une étude de terrain menée en 2025 auprès de 69 professionnels (maîtres d'ouvrage, architectes, bureaux de contrôle...) montre que ce blocage n'est pas technique mais systémique : les contraintes s'accumulent à chaque étape de la chaîne de valeur, de la programmation à la mise en œuvre. La responsabilité élargie du producteur (REP) instaurée en mai 2023 pour les matériaux de construction, censée encourager le réemploi, est aujourd'hui largement critiquée — notamment parce que le cadre assurantiel et les régimes de responsabilité (garantie décennale en tête) restent mal adaptés au réemploi de matériaux structurels. Résultat : la réglementation, plutôt que de lever les freins, en ajoute souvent de nouveaux pour les acteurs du bâtiment.


L'industrie : un mouvement engagé, mais encore en construction

Le secteur automobile fait figure de pionnier. Chez Renault, la circularité repose sur trois piliers : l'allongement de la durée de vie des véhicules, la mutualisation des usages (une voiture reste à l'arrêt 94 % du temps) et la circularité des ressources. Une voiture électrique intègre aujourd'hui 20 % de matières recyclées, jusqu'à 36 % pour un véhicule thermique, et au moins 85 % de la masse d'un véhicule est recyclée en fin de vie, sous l'effet d'une directive européenne datant de 2000. Renault gère même une partie de ses propres rebuts industriels via ses fonderies internes, pour traiter aluminium et ferraille issus de la production (près de 400 000 tonnes de chutes par an pour 2,5 millions de véhicules produits).


Mais cette maturité reste rare. Chez Rexel France, le sujet n'a réellement pris de l'ampleur que depuis quatre ans, autour de l'allongement de la durée de vie des équipements et du reconditionnement — avec encore des difficultés à changer les réflexes et à capter suffisamment de produits à reconditionner. Chez Equans (Bouygues), l'économie circulaire a été intégrée à la stratégie RSE en 2026, avec un focus sur la décarbonation des achats et les ressources critiques comme le cuivre ; le groupe a notamment lancé en 2024 une plateforme interne de revente des surplus de chantiers neufs inutilisés.


Les défis restent nombreux : structurer des filières de collecte de matières premières secondaires fiables, garantir la qualité des produits réemployés, créer une demande suffisamment stable, et gérer des chaînes logistiques plus complexes qu'un simple achat de neuf (chaque chantier ou véhicule en fin de vie livre un gisement différent et imprévisible). Un responsable Innovation chez Rexel résume bien l'état d'avancement : l'industrie a beaucoup d'idées et teste beaucoup, mais reconnaît ne pas avoir encore de « modèle industriel complètement viable », capable de fonctionner sans dépendre des aides publiques. Même son de cloche chez Equans, où la démarche est décrite comme encore au stade des explorations et du « proof of concept ».


Ce que ça dit du rôle de la loi

Le contraste reste net, même si l'industrie n'a pas non plus toutes les clés en main. Là où le bâtiment voit ses dispositifs réglementaires (REP, assurances, garantie décennale) freiner le réemploi, l'industrie montre que la réglementation peut aussi jouer un rôle de moteur : la RE2020 pousse les acteurs du bâtiment à améliorer leur empreinte carbone, et la directive européenne sur les véhicules hors d'usage évolue vers des quotas obligatoires de matières recyclées dans les véhicules neufs dès 2032, ce qui pousse déjà les industriels à anticiper le démontage de composants aujourd'hui peu valorisés (verre, plastiques, pièces à terres rares). Les tensions géopolitiques sur l'approvisionnement en matières premières critiques jouent un rôle comparable, en faisant entrer l'économie circulaire dans les comités de direction des entreprises — même si, comme le souligne un responsable industriel, elle ne pourra répondre qu'à une partie des besoins, sans protéger totalement les entreprises des risques d'approvisionnement.


Deux filières, deux vitesses : l'industrie avance, portée par une réglementation qui accompagne (voire anticipe) sa transformation et par la pression des approvisionnements ; le bâtiment, lui, reste bloqué par un cadre juridique et assurantiel qui n'a pas encore été pensé pour le réemploi de matériaux structurels.



Sources:

The Conversation (26 mars 2026), "Réemploi des matériaux : pourquoi est-ce si compliqué dans le bâtiment ?" 

La Tribune n°8333 (28 mai 2026), "Industrie et économie circulaire : nous n'avons pas encore un modèle complètement viable"
https://www.latribune.fr/article/entreprises-finance/industrie/422524225793914/industrie-et-economie-circulaire-nous-n-avons-pas-encore-un-modele-completement-viable


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