La culture générale comme levier d'émancipation individuelle et de construction d'itinéraires alternatifs communs.
Un regard vers le passé et vers le futur
La culture générale peut se définir de deux façons. D'abord comme la mémoire collective de l'humanité : un bagage utile pour circuler dans le monde avec les outils nécessaires. Selon cette définition, le passé est la clé pour penser notre présent.
Mais la culture générale peut aussi être vue comme une attitude vis-à-vis du monde et de la connaissance : un instrument pour affronter le futur, plutôt qu'un simple héritage à transmettre.
Le sociologue britannique Paul Hirst défendait au XXe siècle que l'école n'a pas pour seul objectif de transmettre des informations, mais d'initier les élèves à différentes formes de pensée. Il en identifiait sept, considérées comme fondamentales : mathématiques, sciences physiques, sciences humaines, histoire, religion, littérature et beaux-arts, philosophie.
Cette approche repose sur une idée simple : le développement intellectuel suppose l'accès à une pluralité de modes de connaissance, non l'accumulation de faits.
À quoi sert la culture générale ?
Elle stimule la curiosité. Plus on connaît de choses différentes, plus on a envie de chercher des réponses - et de nouvelles questions. La curiosité s'autoalimente : pour chercher, encore faut-il savoir ce qu'on cherche, ce qui suppose un socle de connaissances de base.
Elle limite notre dépendance à la technologie. En faisant trop confiance au savoir stocké sur le web, on risque de perdre l’autonomie intellectuelle ainsi que la capacité à évaluer, trier et questionner ce que l'on trouve.
Elle construit des références communes. Sans un socle partagé de valeurs, de connaissances et de repères, l'échange démocratique devient difficile : il faut un minimum de terrain commun pour se comprendre en société.
Elle nous fait découvrir ce qu'on aime ou n'aime pas. La culture fonctionne moins sur une logique de demande que sur une logique d'offre : plus on est exposé à une diversité de contenus, plus on peut tester, comparer, et choisir consciemment ce qui nous plaît.
Culture et pouvoir : le rôle de l'éducation
Développer une culture générale suppose un ingrédient rare : le temps. C'est l'une des raisons pour lesquelles elle reste souvent associée à une élite. Le temps consacré à un savoir non immédiatement rentable économiquement est un luxe qui n'est pas accessible à tous.
Le sociologue Pierre Bourdieu a théorisé cette inégalité au début des années 1960 avec la notion de capital culturel : l'ensemble des ressources culturelles dont dispose un individu, transmises notamment par les actions pédagogiques familiales. Ce concept met en lumière l'inégale distribution, selon les classes sociales, des instruments nécessaires à l'appropriation des biens culturels.
L'école et la formation ont ici un rôle à jouer : offrir cet espace et ce temps pour approfondir des savoirs pas forcément utilisables à court terme, mais qui donnent les codes pour comprendre certains aspects de la culture. Donner du temps à la culture générale, c'est donner à tous accès au même socle commun - les sept formes de savoir définies par Paul Hirst - indépendamment de l'origine sociale.
Conclusion
Nous ne savons pas de quoi nous aurons besoin demain. Le développement rapide de l'intelligence artificielle, ainsi que l'accentuation du dérèglement climatique en sont l'illustration : ils demandent moins des réponses toutes faites qu'une capacité à anticiper des problèmes que nous ne connaissons pas encore.
Ce que nous savons, en revanche, c'est qu'apprendre à apprendre devient une compétence de plus en plus déterminante. Et c'est précisément là que se situe le rôle de la formation et de l'éducation : développer cette attitude d'apprentissage continu, plutôt que transmettre un stock de connaissances figées.
La culture générale y contribue à sa manière. Elle nous détache d'une logique purement utilitariste et nous entraîne à prendre de la hauteur, non pas parce qu'elle répond à un besoin immédiat, mais parce qu'elle nourrit notre capacité à imaginer. Donner du temps et de l'espace à la culture dans un cadre formatif, c'est permettre aux apprenants de se construire des imaginaires à partir desquels réfléchir au monde qu'ils souhaitent, et aux moyens d'y parvenir.
En ce sens, la culture générale est un levier d'émancipation individuelle : elle donne à chacun les outils pour penser par soi-même. Mais elle ouvre aussi un espace collectif, où peuvent se construire des itinéraires alternatifs à ceux tracés par la seule logique économique. Car la culture s'apprend encore trop souvent de façon informelle et inégale, en famille ou via des circuits fermés. Les projets pédagogiques pourraient pourtant aisément intégrer cette dimension, par exemple, en développant une véritable conscience de ce qu’est visiter, voir, lire et dire les œuvres, les lieux et les pensées, et d'y prendre plaisir.
Article rédigé grâce à deux émissions de Savoir Média, organisme québécois à but non lucratif dont la mission est de propulser le savoir, ainsi qu'à un article de The Conversation : « Visiter les musées, ça s'apprend ? L'éducation au regard contre les inégalités culturelles ».



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