Comment distinguer nos modes de connaissance ?
Pour un artisan, la distinction entre savoir et croyance prend souvent un sens immédiat sur le chantier. Difficile d'imaginer la construction d'une cathédrale en se fondant uniquement sur la « croyance » en la justesse d'un plan. Le savoir-faire y est une nécessité vitale : il garantit qu'un bâtiment ne s'effondre pas, qu'une recette ne nous empoisonne pas, qu'un ouvrage en cuir résiste à l'usage.
Ce savoir artisanal s'appuie sur l'empirisme : c'est l'expérience répétée qui valide une technique. En agissant sur la matière, nous obtenons un résultat tangible qui confirme ou invalide notre pratique. Mais cette méthode, aussi solide soit-elle à l'atelier, suffit-elle toujours à nous donner une connaissance fiable du monde ?
Quand les sens nous trompent
L'empirisme a ses limites. Plus un phénomène est complexe ou abstrait, plus l'expérience sensorielle seule peut nous induire en erreur. Prenons la Lune : nous la voyons petite lorsqu'elle est haute dans le ciel, et bien plus grande à l'horizon. Notre cerveau la compare aux éléments terrestres - arbres, bâtiments - et en déforme la perception. La réalité physique, elle, ne change pas.
Deux attitudes s'offrent alors à nous. Nous pouvons accepter une explication parce qu'une source jugée fiable nous la transmet : c'est croire. Ou nous pouvons chercher à la comprendre, par l'observation, la mesure et la confrontation des hypothèses : c'est savoir. C'est précisément cette distinction que le biologiste Guillaume Lecointre cherche à éclairer dans le texte « Savoirs, opinions et croyances ».
Selon l’auteur « sans représentation partagée du monde, il devient impossible de construire une société commune. » L'enjeu, souligne-t-il, dépasse la simple curiosité intellectuelle : c'est une question profondément politique et collective.
Différentes façons de tenir quelque chose pour vrai
En s'appuyant sur ces travaux, on peut classer nos affirmations selon deux axes : leur mode de légitimation (justification rationnelle ou autorité) et leur caractère individuel ou collectif.
- Savoir scientifique (Justifié / Collectif)
Le savoir scientifique ne repose pas sur la foi, mais sur des preuves et une justification rationnelle. Production collective et internationale, il accepte d'être remis en cause : c'est précisément ce qui le rend fiable. Sa force réside dans sa dynamique : il est éprouvable, régulièrement mis à l'épreuve par les pairs, et peut évoluer à mesure que de nouvelles données émergent.
Exemple : la rotation de la Terre, démontrée par Foucault en 1851 avec un simple pendule : une expérience que n'importe qui peut reproduire et dont le résultat ne dépend d'aucune foi.
- Croyance personnelle (Autorité / Individuel)
Elle consiste à accepter une vérité sans en exiger la preuve, en accordant sa confiance à une source jugée fiable. C'est une adhésion intime, souvent portée par les émotions et l'expérience vécue. Elle n'est pas illégitime, mais elle ne prétend pas à l'universalité.
Exemple : la conviction personnelle acquise par l'expérience de vie, sans nécessité de démonstration.
- Croyance religieuse (Autorité / Collectif)
Comme la croyance personnelle, elle se fonde sur l'autorité (textes sacrés, tradition) plutôt que sur la démonstration rationnelle. Sa particularité est d'être vécue collectivement, liant les individus entre eux et à une transcendance. Là où la science valorise la remise en cause, la croyance religieuse valorise l'immuabilité et la transmission.
Exemple : l'adhésion à un dogme transmis de génération en génération, fondé sur la révélation plutôt que sur l'expérimentation.
Ces trois modes ne s'opposent pas nécessairement dans la vie d'une personne ; ils répondent à des besoins différents. Mais les confondre, surtout dans l'espace public, fragilise la capacité à agir collectivement sur le réel.
Pourquoi cette distinction importe
Le savoir scientifique est la forme de connaissance la plus robuste pour penser et transformer le monde commun : il est universel, soumis au débat contradictoire et ouvert à la révision. Lecointre nous rappelle que c'est pour cette raison qu'en 1792, Condorcet défendait l'idée d'un socle commun de savoirs à l'école - projet laïque visant à donner à chaque citoyen les outils de son émancipation par la raison.
Apprendre et transmettre sur le Tour de France
Sur le Tour de France, développer cet esprit critique n'est pas une abstraction académique, c'est un outil de métier. Former à un métier, c'est transmettre un savoir qui a résisté à l'épreuve du réel : une technique tient parce qu'elle a été testée, discutée, affinée par des générations de praticiens.
Mais ce savoir n'est pas figé. Comprendre pourquoi une règle de l'art fonctionne - et pas seulement qu'elle fonctionne - permet de l'adapter, de la faire évoluer, de la transmettre avec intelligence. Ne pas seulement croire en la tradition : la comprendre, la justifier, et quand il le faut, la dépasser.



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